Article paru dans le numéro de janvier/février 2004 de la revue “GÉNÉRATION TAO”


L’enseignement du Qi Gong aujourd’hui en France vu par Laurence Cortadellas et Jean Michel Chomet
Pour en finir avec quelques idées reçues sur le Qi Gong...

 



Génération Tao : Bonjour... Après des années de pratique, d’enseignement et de formation, qu’est-ce que le Qi Gong pour vous, aujourd’hui ?


Laurence Cortadellas : C’est un sujet que nous abordons souvent entre nous car effectivement, si nous voulons partager quelque chose avec nos élèves, il faut que ceci soit extrêmement clair. Notre association s’appelle le “pas de Pégase”, si l’on regarde qui est Pégase, moitié cheval, moitié oiseau, il incarne une idée de transformation, de passage d’un état à un autre, de la terre au ciel. Le “pas” est le premier pas que l’on fait vers cette mutation qui peut être vécu comme une initiation... Voire une libération...

Jean-Michel Chomet : En effet, nous voyons une différence entre les méthodes de Qi Gong et le Qi Gong lui-même. Les méthodes sont les éléments pratiques, les moyens habiles, pour accèder à cet état qu’est le Qi Gong... Nous cherchons comment guider nos élèves vers cet état, et ensuite à le stabiliser. Dévoiler l’esprit originel, s’unir à ce principe initiateur de la vie, au Dao.


GT : Comment vous y prenez-vous concrètement ?


LC : Notre idée première, c’est remettre du mouvement !... Très souvent quand les gens débutent la pratique, quelque chose est figé sur plusieurs plans (physique, émotionnel ou mental). Trop de pensées, trop de contrôle, pas assez de conscience sensorielle, une émotivité inhibée ou exacerbée... tout de suite, il est nécessaire de mettre de la légèreté. Nous insistons sur les notions de détente et les vécus sensoriels qui s’y rattachent.


JMC : Dans cette perspective, nous amenons nos élèves à passer du penser au sentir. Pour cela, le développement de l’attention est capital. En effet, il existe très souvent, chez ceux que nous recevons, une confusion complète entre sensations, impressions, intentions, pensées... Cela nous entraîne à les aider à clarifier ces différents aspects par l’expérience.


LC : Oui, les exercices ou éducatifs ne sont pas une fin en soi. Ils vont permettre d’aller à la rencontre avec soi-même, apprendre à mieux se connaître en affinant ses perceptions et permettant un meilleur câblage donc un gain d’énergie considérable.


GT : Qu’est-ce que vous appeler le développement de l’attention ? Le câblage ?


JMC : L’attention, ou présence d’esprit, est cette fonction médiatrice de l’esprit qui unifie esprit et corps, sujet et objet, et qui nous permet de connaître, ici et maintenant, tout ce qui se manifeste dans le champ de la conscience (esprit-corps), d’en libérer le contenu, c’est-à-dire de ne pas créer d’attachement à celui-ci par réactions d’avidité ou d’aversion. Elle produit l’expérience d’une vision directe de l’essence ; elle n’est pas un savoir.
C’est d’elle que LU Dong Bing disait dans “Le Secret de la Fleur d’or” : “Le secret de l’Alchimie réside dans le Feu de la Conscience, l’Eau de la Vitalité et la Terre de l’Attention...”


LC : D’ailleurs, Lu Dong Bing rajoute : “...le corps est créé par l’attention”, ce qui nous amène au câblage. Nous manifestons nos potentialités à travers les actions que nous entreprenons. Nous câblons, c’est-à-dire nous mettons en oeuvre une démarche qui permet à nos élèves de développer de nouvelles compétences par adaptation aux contraintes des situations que nous leur proposons. Câbler, c’est donc créer des liens entre l’esprit et le corps. C’est l’aspect “intention” de la terre de l’attention. Dit simplement, pour développer l’équilibre, nous créons des situations de déséquilibre adaptées à la forme que nous recherchons.


GT : Vous nous avez parlé au départ de voie de transformation ?...


JMC : La vie est mouvement, instabilité, changement permanent, transformation, métamorphose : “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme” disait Lavoisier ou encore : “On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau du fleuve” (Héraclite). Pourtant, nous nous y opposons, nous voulons contrôler ce mouvement..., nous sommes guidés par la peur et la recherche de la sécurité. Cette attitude nous épuise, nous déprime, nous déforme et gaspille une quantité phénoménale d’énergie, car nous nous accrochons peut-être à une fausse idée de la vie. Nous nous centrons sur ce que l’on voudrait qui soit au lieu de ce qui est.


LC : J’ajouterai que ce qui pour nous est une fausse idée de la vie, c’est justement ce fantasme (fantôme !) de sécurité. Le Qi Gong, c’est remettre la personne dans le flux de la vie. En ce sens, elle retrouve sa santé, sa vie...talité, sa joie de vivre !
Renouer avec soi même, c’est se sentir vivant, en phase. Définir comment et pourquoi faire les choses, au mieux, au plus près de soi. Découvrir la congruence et l’harmonie ! Reconnaître notre lien indéfectible à la nature, lien trop souvent oublié...


GT : Qui vient vous voir dans vos cours et stages ?...


JMC : Bonne question... Nous nous sentons assez loin des pyjamas chinois et des bâtons “dansants” (rires...) et des magazines qui véhiculent ces images. Vient-on se découvrir par le Qi Gong ou vient-on accumuler un savoir supplémentaire sur la nouvelle discipline orientale à la mode ?...


LC : Pour en revenir à ta question, les gens viennent pour de multiples raisons : recherche d’un mieux être, santé, quête de sens, loisir... Beaucoup aujourd’hui sont en souffrance, complètement désemparés... Le problème est que l’attente est souvent démesurée par rapport à ce qu’ils sont près à investir dans leur pratique.


JMC : La plupart du temps, on vient rechercher un moyen de continuer à faire ce que l’on a toujours fait mais sans subir les conséquences négatives de cela. Agiter les bras une ou deux heures par semaine ne comblera pas le vide de nos vies. Passer du yoga au tai ji, de la sophrologie au qi gong, etc., entretient un sentiment de frustration chronique. C’est cet état d’esprit qui doit peut-être changer...


LC : C’est en nous-mêmes que nous trouverons les solutions en approfondissant le lien avec soi, comme nous le ferions lors d’une rencontre exceptionnelle. Un esprit de recherche et de curiosité est nécessaire. Il faut arrêter de croire qu’une méthode, quelle qu’elle soit, suffise. C’est l’implication de la personne, son engagement, sa sincérité, qui sont véritablement déterminants.


JMC : C’est la raison pour laquelle beaucoup de gens arrêtent très vite en ayant manqué cette chance de rendez-vous avec eux-mêmes. L’implication n’étant pas suffisamment claire, l’absence de sens les décourage. Car le chemin peut être parfois ingrat.


GT : Vous formez des professeurs, pourquoi ?


LC : Nous sommes convaincus de la richesse et de la valeur du Qi Gong pour permettre de renouer ce lien. En tant que pratiquants et enseignants de longue date, nous souhaitons transmettre cette vision fertile et pleine de vie. Il y a là, la possibilté de partager avec un plus grand nombre les ressources innombrables liées au Qi Gong. Nous sommes très heureux de participer à un mouvement plus large qui se manifeste à travers les fédérations et les relations riches en échanges que cela permet. Nous saluons au passage les deux articles du dernier numéro de Génération Tao de D. Banizette et Y. Réquéna qui nous ont fort intéressés.


JMC : Dautre part, nos responsabiltés fédérales nous permettent d’avoir une vive conscience des niveaux des enseignants, des besoins de formation qui se font sentir dans ce cadre là. La pratique, malgré de bonnes volontés, reste souvent très médiocre même chez des personnes fréquentant le Qi Gong depuis de nombreuses années. Nous revenons au thème précédent de l’implication mais aussi de la nature même de l’enseignement.
Si les bons professeurs européens ou chinois sont de plus en plus nombreux, il en existe encore beaucoup d’autres qui freinent le développement d’un Qi Gong de qualité. En effet, issus d’une situation antérieure, des enseignants peu scrupuleux se sont auto-proclamés maîtres es-Qi Gong, dans les années 80 et même parfois un peu après, et ont formé à des fins exclusivement lucratives de nombreux enseignants, profitant de l’ignorance et de la naïveté d’un public fasciné par la Chine.
Ils ont ainsi emprisonné leurs élèves, devenus professeurs, dans le “maître à dit” qui ne leur permet plus aujourd’hui de recevoir le moindre conseil, la moindre remarque. Ils pensent donc à juste titre avoir compris, puisque “leur maître” leur à donner un aval pour enseigner, agrémenté souvent d’un beau diplôme ! Autant dire que, pour ces personnes, les portes du progrès sont pour l’instant fermées.


LC : Jean-Michel a été plusieurs fois jury d’examen pour les diplômes fédéraux, auxquels j’ai également assisté. Le niveau de pratique de certains était affligeant. Ces personnes, enseignant parfois depuis plusieurs années, n’en avaient aucune conscience et quand les membres du jury prenaient la peine de les rencontrer individuellement, pour faire le point sur leur pratique avec respect et sympathie, les réactions furent parfois d’une grande violence allant jusqu’à des lettres de rancoeur extrêmement méprisantes. C’est dommage car que peut-il naître de telles réactions ?


JMC : C’est la raison pour laquelle nous souhaitons ouvrir nos formations à des pratiquants avertis et à des professionnels. Notre expérience nous a montré que des débutants dans une école de formation, c’est mettre la charrue avant les boeufs ! Une école de formation sert à se former, pas à apprendre les rudiments d’une discipline aussi riche et subtile que le qi gong ! Quand on assiste aux difficultés auxquelles se heurtent les néophytes, il est difficile d’imaginer comment dans le même temps, ils vont pouvoir appréhender la profondeur d’une pratique déjà mûrie...


LC : Il y a aujourd’hui de plus en plus de personnes qui, avec la vague Qi Gong, débarquent en formation sans avoir jamais pratiqué et espèrent en deux ou trois ans devenir professeurs. C’est très naïf ! Il nous semble que pour pouvoir bien enseigner, il faut avoir la passion de ce que l’on enseigne ; cette passion ne peut naître que de la pratique et de l’expérience, pour qu’elle soit vivante et puisse être partagée.


JMC : Que ce soit les élèves ou les professeurs, nous voyons l’avenir du Qi Gong dans ce désir de partage, de coopération, indispensable à l’essor d’une pratique de qualité. Nous avons de fréquentes occasions aujourd’hui de rencontrer des enseignants européens, chinois et d’ailleurs avec lesquels nous partageons les mêmes constats, les mêmes idéaux, les mêmes rêves. Cette situation nouvelle, et pleine de créativité, est très stimulante ; ces contacts chaleureux et amicaux nous rendent très heureux... et nous avons foi en l’avenir du Qi Gong.


LC : Nous espérons des échanges fructueux et même des collaborations entre les différentes écoles de formation.

Je remercie vivement la revue Génération Tao, ainsi que Laurence Cortadellas et Jean-Michel Chomet pour m'avoir autorisé à reproduire l'intégralité de cette interview.

Venez retrouver Laurence Cortadellas et Jean-Michel Chomet sur leur site.

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